31 octobre 2006

Mes 25 meilleurs albums – Troisième partie

15. Maxinquaye de Tricky

Voici un producteur qui a plus d’un tour dans son sac. Avec Tricky deriière la console et Martina Topley-Bird derrière le micro, ce subtil mélange de soul, de dub, de musique électronique et de hip-hop rassemble les bons ingrédients pour former un album imaginatif et imagé. Un disque personnel qui s’amuse à briser les conventions et à déjouer les préconceptions. [Island; 1995]

14. The Chronic de Dr. Dre

Beaucoup d’encre a coulée à propos du gangsta rap, mais il reste que les talents de producteur de Dr. Dre sont indéniables. The Chronic est un album sans compromis, qui émerge des cendres des émeutes de Los Angeles en 1992. Hédonistes et matérialistes, le docteur et sa bande propulsent le style G-funk à son paroxysme. [Death Row; 1992]

13. Waveform Transmissions Volume 3 de Jeff Mills

La force d’impact de Waveform 3 risque de décoiffer le non-initié. The Wizard y présente huit tableaux où les snares frétillants côtoient les kicks féroces de Roland 909 et les hypnotiques séquences de synthés. L’œuvre de Jeff Mills fait partie d’un ensemble documentant l’impact crucial de Detroit et du mythique Undergroud Resistance sur la plantète techno. En plus d’exceller au niveau de la production, Mills est un DJ hors-pair, et sa performance Live At The Liquid Room – Tokyo 1995 saura régaler les amateurs de techno les plus exigeants. [Tresor; 1994]

12. Court and Sparks de Joni Mitchell

J’ai choisi cet album, mais n’importe quel enregistrement de Joni des années 70 (Ladies of the Canyon, Blue, For the Roses) aurait trouvé sa place dans mon top 25. Cette remarquable fusion de pop et de folk témoigne du foisonnement créatif de son auteure, tout en pavant la voie à son tournant jazz, auguré quelques années plus tard. La douce voix de Joni, mêlée aux subtiles mélodies en filigrane, rend Court and Sparks un incontournable de la discographie de cette grande artiste. [Elektra; 1994]

11. In on the Kill Taker de Fugazi

Pride no longer has definition; everybody wears it, it always fits; a state invoked for lack of position”. Amalgamant subtilité et confrontation, le légendaire quatuor de Washington, D.C., distillent l’éthique rock post-hardcore dans un ensemble spontané et cohérent où la musicalité joue un rôle de premier plan. [Dischord; 1993]

30 octobre 2006

Lemming

Pour son troisième film, Dominik Moll et son scénariste Gilles Marchand (Ressources humaines de Laurent Cantet, Feux rouges de Cédric Kahn) reprennent le canevas élaboré dans leur film précédent, l’intriguant et fascinant Harry, un ami qui vous veut de bien. Les deux acolytes construisent un thriller psychologique, où la force du récit ne réside pas dans la résolution finale du conflit, mais dans le dérèglement de ses mécanismes. La cause et la finalité importent peu, car c’est l’espace entre le deux qui est la source d’interrogations. Et Lemming est un récit où l’obligation du questionnement prend le pas sur l’importance de la réponse.

L’évènement déclencheur de l’histoire est la découverte d’un lemming dans la tuyauterie de la cuisine. Un lemming est un petit rongeur des régions arctiques, principalement scandinaves (une référence à Bergman ?). Selon la légende, lors de déplacements massifs, les éclaireurs des groupes de lemmings seraient incapables de signaler au groupe de s’arrêter à l’approche des rivages, causant ainsi une sorte de suicide collectif. Or ici, qui est le vrai lemming ? Est-ce celui coincé dans le tuyau, ou est-ce la figure glaciale, méprisante et inquisitrice d’Alice, la femme du patron d’Alain, le personnage principal ?

Lemming s’inscrit dans l’optique du Eyes Wide Shut de Kubrick, mais en ancrant les thématiques du mensonge, de l'aveu, du désir et de la tentation des interdits encore plus profondément à l’intérieur de ses personnages. Tout se révèle à l’intérieur du cadre narratif. Conséquemment, la manière dont les scènes se répondent par un jeu de miroirs fait du film une œuvre hermétique qui puise ses forces dans ses dynamiques internes et son auto-référentialité.

De la même manière, la réalisation sobre et sophistiquée de Dominik Moll met l’accent sur les contrastes réfléchissants. Par exemple, Alain, ingénieur en domotique, est fasciné par le high-tech, alors que le récit le forcera à questionner ses instincts et ses certitudes. Par une minutie chirurgicale et mathématique, Moll instaure un climat d’angoisse et d’irrationalité, bonifiant ainsi la trame dramatique, déjà riche, de Lemming. Les références du réalisateur sont flagrantes et multiples : Polanski pour la fascination du huis-clos, Lynch pour l’ambiance et Hitchcock pour la construction du récit.

29 octobre 2006

Un classique revisité: La Règle du jeu

« On est à une époque où tout le monde ment: les prospectus des pharmaciens, les gouvernements, la radio, le cinéma, les journaux... Alors pourquoi veux-tu que nous autres, les simples particuliers, on ne mente pas aussi ? »

La Règle du jeu… de quelle règle s’agit-il ? De la règle du reniement, de la négation, celle d’une société qui s’effrite et qui nie silencieusement son sort, soit celui de la guerre. C’est le jeu de la constante représentation, de la soumission aux codes et aux conventions, du confort dans l’insouciance et la vanité.

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La Règle du jeu est tourné en 1939, peu après les Accords de Munich signés en septembre 1938 qui donnent la mesure du danger représenté par les troupes allemandes de Hitler. Les gouvernements britannique, italien et français permittent la cession d’une partie de la Tchécoslovaquie (le territoire des Sudètes, revendiqué antérieurement par le chancelier) à l’Allemagne, pour qu’elle y effectue une occupation progressive. Malgré cet apaisement temporaire, les propensions expansionnistes d’Hitler sont alors connues et la docilité de l’Europe admise, il ne reste alors qu’à attendre la suite... un an plus tard, l’Allemagne envahit la Pologne.

La Règle du jeu est l’histoire de maîtres et de leurs servants, isolés dans un riche manoir de campagne pour y commettre le sacrifice ultime : celui de l’aviateur André Jurieu, un héros populaire qui refuse de l’être, obnubilé d’amour pour la naïve Christine, épouse du Marquis de la Cheyniest, bourgeois insécurisé par la précarité politique et fasciné par les objets mécaniques anciens, symboles de son confort.

Selon les dires de Jean Renoir, La Règle du jeu est un film sur la guerre. Or il n’en est jamais fait mention dans le film. Tout est dans le non-dit, qui s’exprime (ou plutôt se réprime) dans la résignation et l’insécurité des personnages, thème directeur de l’œuvre.

Les sous-thèmes de La Règle du jeu sont forts puisque antagonistes: l’honnêteté, la pureté et la détermination de Jurieu versus la résignation du Marquis ; la fidélité de Christine, qui découvre un monde de mensonges et d’apparences versus l’infidélité de Lisette qui se complaît dans un monde de masques et de représentations ; l’obscurité de la foule versus les lumières étincelantes des salons riches ; l’espace public versus l’espace privé.

Le film se divise en trois « mouvements ». Le premier met en opposition les personnages et les thématiques via de subtiles stratégies de mises en scène de la part de Renoir : contrastes entre les éclairages, mouvements d’arrières plans, cadrages. La deuxième phase permet la radicalisation des relations entre les personnages et la mise en opposition de leurs fonctions à l’intérieur du récit : la maîtresse névrotique versus l’épouse candide, le riche chasseur versus le pauvre braconnier, l’humble aviateur solitaire versus les représentants de la « noblesse ».

Le troisième « mouvement » s’ouvre sur la scène où les amis du Marquis s’offrent en représentation au rythme de l’hymne boulangiste, mouvement de droite radical nationaliste français de la fin du XIXième siècle. Cette mise en abîme s’exprime surtout autour d’une danse macabre, où les esprits descendent de la scène et se mêlent aux spectateurs. La mort s’extrait ainsi de la fiction pour se matérialiser et sa promiscuité est probablement une traduction du sentiment d’insécurité que vit alors Renoir devant la menace hitlérienne. Ce triste spectacle est d’ailleurs ce qui précède l’effondrement des structures établies, tant amoureuses que des rapports de classe, et qui seront réinvesties après le sacrifice de Jurieu.

La Règle du jeu est un film symétrique par les constants parallèles qui encadrent les relations entre les personnages. Car La Règle est d’abord un film de personnages et de leurs interrelations, à l’instar des pièces de Beaumarchais et de Marivaux, dont Renoir revendique l’inspiration (plus particulièrement Le Mariage de Figaro et Les Caprices de Marianne). Les interprétations des acteurs se font tout en nuances, en laissant le maximum de place à la vie intérieure des personnages, extériorisée notamment par le biais de la gestuelle et de l’expression corporelle.

La complexité de la signature stylistique de Renoir est largement due à l’utilisation de la profondeur de champs, qui est au cœur de la modernité du film, mais aussi aux différentes variations rythmiques du montage. Lors de la prophétique scène de la partie de chasse, Renoir juxtapose cinquante et une séquences en 3 minutes 40 secondes, alors qu’à cette époque la plupart des séquences ont une durée supérieure à une minute. À l’opposé, afin de maximiser les possibilités expressives de ses acteurs, Renoir présente de longues séquences où est favorisé l’interaction entre deux personnages opposés (pauvre/riche, femme/maîtresse, …).

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Ce chef-d’œuvre, charcuté à sa sortie, dont les plans de montage et certains négatifs ont été détruits pendant la guerre, puis redécouvert et revitalisé par la Nouvelle vague, demeure encore jeune, et tout à fait pertinent. On peut y retrouver les échos dans de nombreux films des années 2000, comme l’excellent Far from Heaven de Todd Haynes pour les rapports entre l’obsession de l’image et les tabous sociaux ou le Gosford Park (2001) de Robert Altman pour l’étude des rapports de classe.

27 octobre 2006

Mes 25 meilleurs albums – Deuxième partie

20. Echoes de The Rapture

Dès les premières mesures, les synthés et le Roland 808 frappent fort et donnent le ton à cet album hors du commun. La production du DFA Team (Tim Goldsworthy et James Murphy) raffinent le son dancepunk et donnent ainsi un nouveau souffle au rock des années 2000. Son principal extrait, le mantra House of Jealous Lovers pourrait durer trois heures de plus que personne ne s’en plaindrait. [Strummer/Universal; 2003]

19. Paid in Full de Eric B. & Rakim

Davantage un Greatest Hits qu’un album, ce disque phare de l’âge d’or du hip-hop est celui qui intronise James Brown au panthéon de l’échantillonnage (Move the Crowd, Eric B is President, …). Le flow smooth et assuré de Rakim, la production sobre et minimaliste et quelques unes des meilleures basslines du hip-hop font de Paid in Full une référence rarement égalée. [4th and Broadway; 1987]

18. Kid A de Radiohead

Il est toujours plaisant de savoir qu’un album pop aussi riche et complexe que Kid A puisse connaitre un important succès commercial. Avec une approche expérimentale faisant feu de tout bois, le fameux quatuor britannique multiplie les références : free jazz, IDM, krautrock. La multitude d’instruments intervenant dans le processus pourrait nous faire dire, avec un brin d’ironie et d’irrévérence, qu’il s’agit du Pet Sounds des années 2000. [EMI; 2000]

17. Timeless de Goldie

Dans ce récit épique d’une odyssée urbaine, Goldie et ses potes de Moving Shadow offrent une des plus beaux aboutissements du drum and bass et imposent un standard en matière de musique électronique. La construction lente et patiente du triptyque d’ouverture (Inner City Life/Pressure/Jah), l’envoûtant vocal de Diane Charlemagne et les accents jazz futuristes font de Timeless une captivante excursion dans l’univers du jungle. [Ffrr; 1995]

16. Consumed de Plastikman

Un raid au dessus des plaines abyssales du minimal techno. Des basses qui résonnent à l’infini, des cristaux d’acid house dispersés à gauche et à droite et des beats dangereusement hypnotiques viennent clore cette subversive trilogie amorcée en 1993 avec Sheet One et Musik en 1994. De l’écho, de la reverb et du delay pour les fins et les fous ! [NovaMute; 1998]

26 octobre 2006

Mes 25 meilleurs albums – Première partie

25. What's Going On de Marvin Gaye

La douceur, l’évanescence et la langueur des orchestrations suggèrent une exquise dérive vers le meilleur de la soul. Le contenu politique est fort, et des thèmes tels que la pollution, les conflits sociaux, la pauvreté et la guerre y sont abordés. Cet album concept doit, en bonne partie, sa richesse à l’instrumentation majestueuse des Funk Brothers. [Motown; 1971]

24. Remedy de Basement Jaxx

Un exposé syncrétique sur la musique dance, dans un enrobage ultramoderne. Une juxtaposition labyrinthique de rythmes syncopés, de funk délirant et d’euphories spontanées. Quatre singles ont été extraits de Remedy, soit Red Alert, Rendez Vu, Jump N' Shout et Bingo Bango… Qui dit mieux ? [XL; 1999]

23. Histoire de Melody Nelson de Serge Gainsbourg

Un autre album concept qui, malgré ses 28 minutes, développe une suite de tableaux riches et intrigants qui forment un voyage au pays de l’innocence et de la concupiscence. Les arrangements de Jean-Claude Vannier, à la fois sinueux, mystérieux et envoûtants, appuient élégamment la gracieuse indifférence de Gainsbourg. [Polydor; 1971]

22. Another Green World de Brian Eno

Another Green World révèle les prémisses de l’ambiant music, dont Eno est le père spirituel. Un album qui présente une ambiance feutrée et chaleureuse tout en respirant avec patience. Bref, un disque serein et cristallin, qui nous incite, par son caractère iconoclaste, à nous poser la question : qu’est-ce que la musique pop ? [Island; 1975]

21. Superfly de Curtis Mayfield

On prend la mesure d’une bonne trame sonore lorsque celle-ci dépasse la notoriété du film pour laquelle elle a été créée. Dans le cas de Superfly, c’est mission accomplie. Les mélodies inspirantes, la ponctuation des cuivres, la cadence des percussions et le confortable vocal de Curtis font de Superfly la quintessence du 70’s funk. et de la culture du blaxploitation. [Rhino; 1972]

25 octobre 2006

Triple Agent

À 84 ans, Éric Rohmer, figure de proue du renouveau cinématographique français de la fin des années 50, n’a plus à faire ses preuves. Son dernier film, Triple agent, témoigne de son génie à mettre en scène la nature intime de ses personnages, la magie de leur verbe et le réalisme du contexte à l’intérieur duquel ils évoluent.

Mis en nomination pour le prix Louis-Delluc en 2004, qui récompense, annuellement le meilleur film de la cinématographie française de l’année, Triple agent dévoile une intrigue qui s’installe tranquillement, sans heurts ni précipitations. Rohmer révèle l’intrigue via ses personnages. En fait, si Rohmer n’est pas, en premier lieu, concerné par ses personnages, il l’est davantage par les relations qu’ils entretiennent mutuellement.

Le film, basé sur des faits réels, a comme cadre historique l’année 1936, alors que Léon Blum et son Front populaire viennent de prendre le pouvoir et que la guerre d'Espagne bat son plein. Fiodor, un officier russe blanc exilé à Paris, partage sa vie avec une peintre. Alors que cette dernière établit des liens avec leurs voisins communistes, Fiodor effectue certains voyages secrets, notamment à Berlin. Est-il un espion ? Pour qui travaille-t-il ? Les Russes exilés, les communistes ou les Nazis ?

Les cinéphiles familiers avec l’œuvre de Rohmer (Ma nuit chez Maude, L’Anglaise et le Duc) se doutent qu’il ne s’agit pas ici d’un film d’espion à la James Bond. Qu'importe l'action, l'essentiel est la parole, incarnée dans la rhétorique rohmérienne. Il ne s’agit pas non plus d’un film de genre, car, Rohmer n'est pas du genre à se soucier dans quel genre s'inscrit son film.

Le principal intérêt du film est l’opposition entre la sphère politique et la sphère domestique, car tout ou presque repose sur les relations antinomiques entre Fiodor et son épouse. Les ambivalences de la politique et de la morale se réfléchissent dans les atermoiements sentimentaux et les ambiguïtés relationnelles.

Une fois de plus, la magie de Rohmer opère, car il réussi, avec beaucoup de mots et une économie d'action, à garder son auditoire en haleine.