Le classique de la semaine: Le Corbeau
J’ai fait une belle et surprenante découverte en fin de semaine : Le Corbeau, d’Henri-Georges Clouzot. Étant ouvertement un die-hard fan des grinçantes caricatures de la bourgeoisie provinciale signées Chabrol, quelqu’un m’avait recommandé ce petit chef-d’œuvre il y a quelques semaines. N’étant pas familier avec la filmographie de Clouzot, j’ai visionné le film sans préjugés, sans appréhensions.
Dans ce film réalisé en 1943, en pleine Occupation, Clouzot met en scène les habitants d’un petit village français dont la paix est troublée par une série de lettres anonymes signées "Le Corbeau". S'enchevêtre alors le sort des personnages à partir d'une trame narrative tissée serrée sur fond de délation, de paranoïa, de soupçons.
D’emblée, il est étonnant de constater que des sujets, qu'on devine tabous dans les années 40, soient abordé de manière aussi directes, sans détours. Des thèmes tels que l’adultère, l’avortement et la drogue meublent le récit sans être suggérés, de manière frontale.
J’ai déjà entendu dire qu’une des forces de Clouzot, c’était son exceptionnelle habileté à choisir et à diriger les acteurs. Et bien c’est vrai : ce sont vraiment les personnages qui donnent au Corbeau son caractère particulier, sa saveur unique. Que ce soit Denise, la femme fatale boiteuse, ou le Docteur Remy, l’austère et mystérieux nouveau médecin, chaque personnage est conditionné par son ambiguïté psychologique. Clouzot, habile, dévoile perfidement leurs tares, leurs obsessions secrètes et leurs inhibitions prêtes à voler en éclats. M'étant toujours méfié des traits grossiers, j’ai apprécié que Clouzot ne tombe pas dans le manichéisme, même si le propos de son film aurait facilement été propice à ce genre de détestable débordement.
La construction dramatique est réglée au quart de tour, selon une implacable mécanique. Précis, les échanges de regards sont profonds et révélateurs, et, en ce sens, appuient formidablement les dialogues de Louis Chavance.
Le Corbeau est un suspens de premier ordre. Ses cadrages audacieux et ses jeux d’ombre et de lumière l’inscrivent en directe filiation avec le courant Film noir germinant de l’autre côté de l’Atlantique.
C’est en fouinant sur le web que j’ai appris que le film, au détriment de ses stupéfiantes qualités cinématographiques, avait emprunté un parcours plutôt sinueux. Après la Libération, plusieurs gauchistes ont mené une vaste opération de dénigrement du film, l’inculpant de tous les torts. Une "vision avilissante du peuple français", soutient l’Écran français. La revue communiste Les Lettres françaises accuse Clouzot d’alimenter la propagande allemande et de présenter une vision dégradante de la société française. Pourtant, même si le film est tourné pour la maison de production Continental, administrée par le régime Pétain, on ne peut accuser Clouzot d’entériner les valeurs vichyssoises : aucun personnage ne représente les valeurs chères au régime : travail, famille et patrie. Bien au contraire.
Malgré l’intervention de Cocteau et de Sartre, Clouzot se voit interdit de tournage pendant deux ans. Il faut attendre jusqu’à 1969 pour que le film ressorte en salles. Pour les chanceux qui mettront la main sur l’appétissante édition Criterion du Corbeau, ne manquez pas l'énergique entreprise de réhabilitation de l’érudit Bertrand Tavernier, dans la section des bonus.
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