Bazin : désir et réalisme
Mon message du 27 novembre dernier faisait état de la merveilleuse phrase attribuée à André Bazin et citée au début du Mépris de Godard :
"Le cinéma substitue à nos regards un monde qui s'accorde à nos désirs".
Depuis, cette phrase me trotte continuellement dans la tête, et c’est pourquoi j’ai profité des Fêtes pour me replonger brièvement dans la théorie bazinienne. L’épigraphe du Mépris suggère que la théorie réaliste de Bazin repose sur l’absence plutôt que sur la présence de la réalité au cinéma. Il s’agit d’une absence permettant la mise en place d’une relation complexe entre le spectateur et le film, un mécanisme reposant principalement sur la notion de désir.
Le réalisme cinématographique, selon Bazin, repose sur les paramètres technologiques du médium. Ces paramètres conditionnent les modes de perception de l’objet filmique. Pour Bazin, le cinéma comme médium réaliste repose sur deux axes. Le premier concerne l’ontologie du médium cinématographique, reposant sur l’argument que la photographie, fixe ou en mouvement, est une trace du réel et qu’elle y demeure intrinsèquement liée. Comme il le souligne dans son manifeste Ontologie de l’image photographique :
"L'originalité de la photographie par rapport à la peinture réside dans son objectivité essentielle. [...] La photographie bénéficie d'un transfert de réalité de la chose sur sa reproduction. [...] L'image peut être floue, déformé, décolorée, sans valeur documentaire, elle procède par sa genèse de l'ontologie du modèle; elle est le modèle. [...] Dans cette perspective, le cinéma apparaît comme l'achèvement dans le temps de l'objectivité photographique."
Le second axe est basé sur l’argument phénoménologique, qui repose sur l’appréhension de l’espace, autrement dit la représentation, chez le spectateur, de l’entité spatiale. Le deuxième argument est, en fait, une transposition du premier. La photographie enregistre un moment fixe sur la pellicule, et ce moment est caractérisée par son intégrité spatiale et temporelle. Par exemple, la profondeur de champ et le plan-séquence préservent cette intégrité par la continuité, alors que l’ensemble du champ conserve le même focus. Contrairement au cinéma basé sur le montage, qui dépend justement du montage pour produire une certaine forme d’objectivité dans les effets qu’il produit, le cinéma basé sur la profondeur de champ et sur le plan-séquence permet au spectateur de participer, de sélectionner et de juger l’information, ce que Bazin désigne comme étant l’imminente ambiguïté du réel.
Bazin s’inscrit donc à l’encontre de l’idée répandue selon laquelle le cinéma est d’abord l’art du montage, théorie développée par les Soviétiques, Eisenstein et Koulechov en tête de liste. Bazin insiste sur l’importance de la continuité, soulignant que la signification du film repose sur les dynamiques intérieures générées par le plan et non sur la juxtaposition des plans. Puisque le cinéma est déterminé en bonne partie par des critères formels et techniques, comme l’utilisation de la profondeur de champ et du plan-séquence, il est également conditionné par certains thèmes récurrents, dont celui, omniprésent, du désir.
Le désir est souvent perçu comme une entrave au réalisme. Le critique littéraire Léo Bersani, dans Realism and the Fear of Desire, voit le réalisme comme une série de conventions permettant la contrainte normative du désir.
"Desire is a threat to the form of realistic fiction. Desire can subvert social order; it can also subvert novelistic order. […] Realistic fiction seems to give an enormous importance to disruptive desires by embodying them in its heroes. Indeed, the most frequent confrontation in the realistic novel is between society and a hero who refuses to accept the definitions which society proposes of his duties and satisfactions."
Donc, selon cette définition, le désir ne peut être représenté qu’en entrant en infraction avec les conventions réalistes. La théorie bazinienne est en lien avec cette définition. Par exemple, dans L’érotisme au cinéma, Bazin suggère que le cinéma doit traiter et suggérer le désir sexuel, sans nécessairement le montrer, afin d’éviter une forme de manifestation pornographique, ce qui, graphiquement, nuirait au sens du film. Le cinéma (traditionnel on s’entend) est donc inévitablement sujet à la censure, résultant en une représentation indirecte, sublimée et non-réaliste du désir.
Le désir, en tant qu’instance emblématique de l’absence et de la perplexité, constitue, selon Bazin, une frontière de la représentation cinématographique, car, même s’il n’est pas montré, il sous-tend tout l‘ensemble de l’œuvre, d’où la citation du Mépris. La notion de désir, dans la théorie bazinienne, ne correspond donc pas à un réalisme de la présence, mais plutôt à un réalisme de l’absence.