28 février 2007

La Conspiration des ténèbres (Flicker)

"Qu'y a-t-il de plus dans le film que ce que l'œil distingue ?"

Dans mon message du 13 février, j’indiquais que j’étais en train de lire La Conspiration des ténèbres de Théodore Roszak. Et bien j’en ai terminé la lecture en fin de semaine dernière. C’est probablement un des meilleurs romans que j’ai lu depuis des lunes. Sans être un thriller ni un polar, Roszak tient le lecteur en haleine de la première à la 800ième page. Roszak n’accorde aucun répit. Sur un total de 829 pages, j'ai eu l'impression d'en avoir lu 200.

Premièrement, il importe de mentionner qu’il ne faut pas se fier au titre, qui pourrait donner de fausses pistes sur l’interprétation à donner à l’histoire. Il s’agit probablement d’un concept marketing, question de donner au livre un verni à la Code de Vinci. Oui, il y a un élément de conspiration, mais la substance du roman est ailleurs. Le titre original de l’œuvre reflète davantage cette essence. Flicker est un terme désignant le scintillement de la lumière émanant d'un projecteur de cinéma. C’est à cet insigne que loge l’intrigue.

L'histoire débute au Classic, une salle miteuse de cinéma d’art et d’essai, au début des années soixante. Jonathan y fait la connaissance de Clarissa, propriétaire de la salle et érudite du cinéma. Débute alors un voyage initiatique au cœur de l’histoire du cinéma, de L'Arrivée d'un train en la Gare de la Ciotat à Hiroshima mon amour, et qui culminera par la découverte du regretté et énigmatique cinéaste allemand Max Castle. Les films de Castle seront le point de départ d’un voyage dédaléen, des monastères suisses au Museum of Modern Art de New York, de John Huston à Orson Welles.

Mais la mobilité du personnage n’est pas prétexte à l’action, car la grande partie du livre est composé de visionnements de films et de discussions qui s’y rattachent. Évaluations, appréciations, comparaisons cinématographiques meublent le récit, mais toujours à des fins narratives. Il ne s’agit pas d’un traité sur l'histoire du cinéma, même si plusieurs passages traitent, parfois avec humour, de mouvements importants de la cinéphilie mondiale.

L’implacable mécanique et la subtile intrigue se dévoilent de manière patiente et calculée, au carrefour des labyrinthiques œuvres d’Umberto Eco ou Jorge Luis Borges. Les amoureux du cinéma auront de la misère à s’extirper de l’hypnotique emprise qu'exerce La Conspiration. Une formidable mise en abîme sur le pouvoir du cinéma et de la contre-culture.

N.B. Roman culte depuis sa parution en 1991 aux États-Unis (la traduction française est sortie en 2006), Flicker est en projet d’adaptation à l'écran par Darren Aronofsky (Requiem for a Dream, Pi, The Fountain) à partir d’un scénario de Jim Uhls (Fight Club).

N.B.2 Merci à Goûts roux pour la recommandation !

23 février 2007

Les sources du moi

Charles Taylor fait beaucoup parler de lui ces temps-ci de par sa nomination comme commissaire à la Commission sur les accommodements. J’avais amorcé la lecture, l’année dernière, de son livre-phare, l’imposant Les sources du moi : la formation de l'identité moderne. J’avoue d’emblée ne pas avoir achevé la lecture de cette brique, mais quelques notes prises au gré de ma lecture m’ont permit de me rafraîchir la mémoire.

Les Sources du moi est un exposé sur les fondements sur lesquelles repose la relation fusionnelle entre l’identité et la morale. Taylor y cherche à identifier les fondations de l'individualité, considéré comme un sujet doté d'une intériorité propre, garante de son autonomie intellectuelle et morale. L'individu se définissant principalement comme un être en devenir, son accomplissement est conditionnel à ce que Taylor appelle un "horizon de signification", c’est-à-dire une communauté de référence permettant d’orienter l’individu vers des biens supérieurs auxquels il s’identifie. En plus de sa propre conscience, l’individu se défini en fonction d’un contrat social déterminé par un groupe, qu'il soit de nature idéologique, identitaire ou autre.

À partir de cette assertion, Taylor retrace, dans la première moitié de son traité, les origines de l'identité moderne, en relevant, chez les philosophes, les différentes notions morales qui définissent cet être. Chez Platon, la raison morale s’oriente autour du Bien, éternel et intelligible, constitutif des autres formes de bien. Mais Descartes renverse cette conception en affirmant que la morale émane de l’intériorité, qu’elle est désengagée du monde. Les philosophes des Lumières, Rousseau en tête, démontrent que la nature de l’humain est de rechercher le bien, préfigurant l’idéal romantique et le nouvel ordre supérieur et inné, la nature. Le bien réside en nous. À l’inverse, Nietzsche affirme que l’individu est essentiellement amoral, et que la morale réprime nos instincts.

L’objectif de Taylor est donc de cerner les paramètres qui ont conduit à l'invention de l'individu. L’accomplissement de cette individualité repose sur différents préceptes, dont les principaux sont l'invention proprement dite de cette intériorité (notamment chez Montaigne, Descartes et Locke), l’éthique liée à la valorisation de la vie "ordinaire", prônée par la Réforme protestante et l’affirmation, notamment par Rousseau dans l'Émile, de la "voix de la nature" dans la conscience individuelle.

L’identité moderne est donc plurielle, Elle se définie par différents enchevêtrements de valeurs, au cœur desquels se développent une vision moderne de la liberté et une inévitable et exigeante quête de réalisation de soi. Ces paramètres évoluant de manière équivoque et parfois conflictuelle, la pensée réductrice ne peut qu’offrir égarement et désordre. La relation entre le moi et le bien, entre l'identité individuelle et les structures morales est l’équation sur laquelle se base l’identité moderne : ce que je suis dépend de ce que je crois être bon.

20 février 2007

Billet d'humeur: Le meilleur film québécois

"Madame Blancheville, je l'aime bien, elle représente le peuple. Il y a cette espèce de mode d'avoir quelqu'un de profane, mais cette personne, qu'est-ce qu'elle apporte, au juste ?"

C’est Le Devoir de ce matin qui rapporte les paroles d’Antonio Lamer, ancien juge de la Cour suprême, au sujet des changements apportés par le gouvernement conservateur au mode de nomination des juges.

J’ai trouvé qu’il y avait dans cette réflexion un écho à l’édition d’hier soir de l’émission Bazzo.TV. On y présentait la première partie d’une série de tables rondes dont l’objectif est d’élire, à la fin de la semaine, le meilleur film québécois de tous les temps. Même si je ne vois pas nécessairement l’utilité de nommé le meilleur film (il y des bons et des mauvais films, mais est-ce qu’il y en a vraiment un qui doit se démarquer des autres ?), l’exercice est intéressant et peut amener des discussions pimentées.

Où ça me chicote, c’est dans le choix des intervenants: Jean-François Chicoine est pédiatre, Julius Grey est juriste, Marie-Louise Arsenault est chroniqueuse télé, Anne-Marie Cadieux est comédienne et Raphaël Dostie est… qui est Raphaël Dostie au juste ? Quoique ses interventions étaient les plus judicieuse et appropriées, ce qui contrastait avec celles de la magnanime ML Arsenault, dont les arguments douteux m’ont fait sourcillé à plus d'une reprise, notamment lorsqu'elle conclu que: "Mêler le documentaire, la réalité et la fiction, c’est là que s’inscrit la démarche particulière de Robert Morin". J’adore Robert Morin, mais il me semble que l’originalité de son œuvre est ailleurs. Le docu-fiction, c’était déjà présent dans le cinéma québécois bien avant. Suggestion vidéo pour ML Arsenault : Mourir à tue-tête et Les Ordres.

Je me demande qu’elle est l’expertise de chacun pour justifier leur participation à un tel débat. Les panélistes cultivent tous, inévitablement, un intérêt pour le cinéma québécois. C’est correct, je respecte le fait que chacun ait ses goûts, ses passions. J’ai mes préférences et je suis en mesure de les défendre devant mes proches. Mais est-ce que, du fait d’être cinéphile, j’ai la crédibilité nécessaire pour aller parler de cinéma devant un tel auditoire ?

Pourquoi ne pas avoir invité des intervenants du milieu, à l’instar de Cyberpresse ? Nonobstant l’intelligence et la curiosité des participants à l'émission d'hier, il me semble que les opinions de Pierre Véronneau (conservateur à la Cinémathèque), d’Yves Lever (auteur de l’Histoire générale du cinéma au Québec) ou de Ségolène Roederer (directrice des Rendez-vous du cinéma québécois) ont davanatge de poids et auraient amené un débat beaucoup plus éclairant et pertinent, non ? Il y certainement une question de disponibilité, mais je serais étonné qu’aucun(e) critique ou spécialiste n’ait été dans l’impossibilité d’être de la partie.

15 février 2007

Le classique de la semaine: Meshes of the Afternoon

C’est en discutant avec un ami du grand classique du cinéma expérimental Meshes of the Afternoon, que j’ai appris que le film est disponible sur Youtube, probablement de manière temporaire, donc faites vite pour le voir. Le film fut réalisé en 1943 par Maya Deren et Alexander Hammid, mais il est surtout reconnu comme étant l’œuvre de Deren. Pionnière du cinéma indépendant, Maya Deren est une figure mythique de l’avant-garde cinématographique américaine des années 40.

Même si les recherches formelles des surréalistes, notamment celles de Buñuel et Jean Cocteau, ont clairement influencées Meshes, le film ne se rattache à aucun courant artistique. En fait, il s’agit d’une œuvre autonome, qui préfigure le concept de "cinéma transe" qui sera pleinement révélé trois ans plus tard dans le film Ritual in Transfigured Time, et qui trouvera écho dans les films de Kenneth Anger, Gregory Markopoulos et Stan Brakhage. Le cinéma transe est un cinéma de la révélation, où le personnage évolue dans un milieu antagoniste qui le force à cheminer vers la découverte d’une nouvelle identité

Meshes est un film antiréaliste conditionné par différents niveaux de symbolisme. Les actions répétitives, les objets récurrents et la gamme d’effets (ralentis, surimpressions, contre-plongées, arrêts sur image, …) donnent au récit une trame confuse et obsédantes, qui mène le film à la lisière du rêve et de la réalité. Le mystère, le rêve, l’incantation. L’inconscient qui subjugue la mort.

Originalement présenté sans support musical, l’envoûtante musique de Teiji Ito fut ajoutée au court-métrage en 1953.


13 février 2007

Ocean of sound

J’ai temporairement interrompu ma lecture de La Conspiration des ténèbres de Theodore Roszak, un must pour tous les cinéphiles. C’est que suite à mon message du 29 janvier, j'ai réécouté de l’ambient techno, un genre que j’avais délaissé depuis trois ou quatre ans. Substrata de Biosphere, Selected Ambient Works 2 d’Aphex Twin et 76 :14 de Global Communication jouent donc en boucle dans mon lecteur MP3 depuis deux semaines. Mais, afin de me replonger entièrement dans l’univers ambient, j’ai aussi relu Ocean of Sound: Aether Talk, Ambient Sound and Imaginary Worlds, un essai écrit par le journaliste britannique David Toop, critique musical reconnu, notamment, pour ses contributions à Mojo et The Face.

Ocean of Sound, originalement paru en Angleterre en 1996, traite des bruits du quotidien et de leurs liens avec la musique, et vice-versa. De l’envoûtante intégration du gamelan balinais à la musique de Debussy aux vibrations spatiales et à l’invitation au voyage cosmique de Sun Ra, Toop illustre comment la dissolution progressive de la musique dans l'espace ambiant et la mise en relation des sons du monde avec l'organisation musicale forment l'étoffe dont se drape une bonne partie de la création musicale contemporaine. Dans un style non-linéaire, davantage évocateur que narratif, Toop raconte comment le son à l’intérieur duquel l'auditeur moderne s'immerge se caractérise par l'éclatement du clivage entre la musique et bruit, entre l'objet musical et le sujet écoutant.

"L’estompement des frontières entre musique et sons environnementaux pourrait s’avérer être le phénomène le plus important de toute la musique du XXe siècle" souligne R. Murray Schafer, initiateur du World Soundscape Project. Au cours des dernières décennies, avec la fragmentation et la fusion des formes d’expression et le raffinement des modes de productions et de diffusion, la musique est devenue omniprésente dans notre quotidien. La musique est de plus en plus intégrée à l’environnement. Avec les nombreux progrès en matière de télécommunications, la musique se consomme désormais surtout dans la voiture, au milieu du trafic, dans un bar, en parlant avec des amis, ou à l’arrière-plan sonore dans un centre commercial. Bref, la musique fait parti de l’espace collectif.

Toop donne différentes perspective à son propos en divisant la structure du livre en plusieurs tableaux. L’auteur relate ses rencontres avec des tribus précolombiennes dans la nature vénézuélienne, une soirée ambient techno à Amsterdam avec Mixmaster Morris et Geir Jenssen de Biosphere, un spectacle de jazz futuriste avec Sun Ra. On y trouve aussi une tonne d’extraits d’entrevues réalisées avec différents acteurs de la musique ambient, dont le précurseur de l’ambient Brian Eno, le subversif compositeur Richard D. James, la maître des résonnances Pauline Oliveros, l’innovateur John Cage et le gourou du Studio One Lee Perry.

Ocean of Sound est donc un traité sur ce mouvement musical issu des années 70 et qui trouve son prolongement dans de nombreuses musiques électroniques d'aujourd'hui. Ce qui est d’autant plus captivant, c’est que David Toop élargi le spectre à l'ensemble de la musique du XXe siècle, dont l'ambient représente le point culminant.

9 février 2007

Leonard Steinhorn et le pouvoir de l'image

Je suis tombé sur un numéro de L'Actualité qui date du mois d'août 1992 et qui contient une entrevue avec Leonard Steinhorn, aujourd'hui prof en communication à Washington. Je cite un extrait lumineux sur le thème du pouvoir de l'image :

"Le mot écrit n'est plus le canal d'accès privilégié à la connaissance. L'image a supplanté l'écriture. Peut-on indéfiniment refuser cette réalité incontournable ? Les analphabètes de demain seront ceux qui ne pourront fonctionner dans l'univers interactif de l'image. [...] Je pense qu'il est possible qu'on assiste à la naissance d'une nouvelle forme d'alphabétisme... une sorte de langage de l'image."

7 février 2007

Best Music Scribing Awards 2006

Enfin! Jason Gross de Perfect Sound Forever présente la nouvelle édition de son inventaire annuel des meilleurs textes écrit sur la musique.

Parfait pour ceux et celles qui, comme moi, retirent autant de plaisir à écouter la musique qu'à lire sur elle.

Loin de les avoir tous lu, j’ai particulièrement apprécié l'article "Everything Louder Than Everything Else", qui traite des ravages de la compression lors du mastering des enregistrements.

La compression est une technique servant à réduire les dynamiques d’un son. La dynamique correspond à l’écart entre l’extrême le plus fort et le plus faible du signal sonore. En comprimant ce signal, il devient possible d’augmenter le gain tout en évitant la distorsion résultant de la saturation du signal. Ainsi, le volume sonore est plus fort.

Le principal objectif de la compression repose sur l'idée qu’un son à fort volume capte davantage l’attention du consommateur. Un technicien interrogé par le journaliste fait part de l’analogie suivante : la compression du son, c’est comme être assis à la première rangée au cinéma. Le résultat est plus imposant, mais les détails deviennent insaisissables.

La conclusion de l’article est intéressante : l’usage fréquent de la compression est peut-être la conséquence des bouleversements dans la manière d’expérimenter la musique. Les moyens d’écouter la musique sont de plus en plus axés vers la mobilité (lecteurs MP3, radios d’auto, …) et elle est écoutée lors de déplacements (en voiture, en joggant, …). Conséquemment, elle entre en compétition avec les bruits ambiants du centre-ville, de l’autobus, … D'où la nécessité de produire un son qui doit être immédiatement remarqué.

Dans le même genre, la maison d'édition Da Capo fait paraître, à chaque année, un recueil d'écrits sur la musique. Le concept est le fun: à chaque année, une personnalité plus ou moins reliée à la critique musicale en devient l'éditeur intellectuel. Pour l'édition 2004, ce fut Mickey Hart, ancien drummer des Grateful Dead. En 2001, c'était Nick Hornby, l'auteur de High Fidelity.

5 février 2007

David Altmejd

L'édition du 1er février du Globe and Mail nous fait part d'une curieuse statistique: selon James Elkins, prof au School of the Art Institute of Chicago, cinq étudiants en art sur 1000 peut espérer faire de son métier un gagne-pain, et un seul peut potentiellement être reconnu à l’extérieur de sa localité.

Bien entendu, d'autres paramètres sont à considérer. Les artistes qui "percent" ne sont pas nécessairement diplômés en art. Beaucoup d’entre eux sont issus des milieux amateurs et n’ont pas nécessairement de formation académique. Mais n’empêche, ce qui me surprend le plus, c’est que dans quatre cas sur cinq, un artiste n’arrive pas à exporter son talent à l’extérieur de sa localité. Il est également affligeant de constater que la situation inverse se produit. Un artiste est connu à l’extérieur de son milieu d’origine, alors que chez lui, il demeure relativement inconnu.

Je pense, entre autres, à David Altmejd, qui est l’artiste qui représentera le Canada à la Biennale de Venise en 2007. La Biennale est un des plus prestigieux évènement en art contemporain, et, conséquemment, une vitrine privilégiée pour un artiste. Diplômé en arts visuels de l'UQAM et de la Columbia University, Altmejd expose actuellement à la galerie Andrea Rosen à New York et Modern Art Inc. à Londres, où sont situés ses studios de travail.

Voici un extrait du communiqué de presse de la DHC/ART Fondation pour l'art contemporain, qui commandite le travail d’Altmejd en vue de la Biennale :

"Mariant le grotesque et le glamour, les spectaculaires installations sculpturales de David Altmejd sont riches d'expériences sensorielles. Son vocabulaire plastique complexe et discordant explore les interactions entre l'animal et l'humain, entre le biologique et le minéral. Aussi délicats qu'abjects, ses dispositifs de présentation en miroir reflètent littéralement la décomposition, la transformation et l'hybridité monstrueuse. En effet, la figure légendaire du loup-garou - être mythique mi-homme mi-animal, métaphore dramatique de l'aberration génétique - se trouve au coeur de l'exposition d'Altmejd à Venise."

Pour terminer, une petite citation de l’artiste, notée l’été dernier dans La Presse :

"Pour exister, les choses doivent être faites de tensions. Le beau dans le néant n'est pas particulièrement beau. Il faut le confronter au laid. Une boucle d'oreille est toujours plus belle portée par un monstre."

2 février 2007

Le classique de la semaine: Laura

Nourrissant un intérêt de plus en plus soutenu pour le film noir, j’ai récemment mis la main sur une belle copie DVD du film Laura, une œuvre cruciale dans la filmographie d’Otto Preminger, un des grands réalisateurs hollywoodien des années 30 et 40 d’origine allemande, avec Fritz Lang et Robert Siodmack. Laura est aussi un film phare de la période classique du film noir.

Le film s’ouvre avec les trois principaux protagonistes masculins : le détective Mark McPherson enquête sur le meurtre de la jeune conseillère en publicité Laura Hunt. Les deux suspects sont l’influent columnist Waldo Lydecker et le fiancé de Laura, Shelby Carpenter. L’enquête évolue via différents interrogatoires, généralement accompagnés de flashes-back, conformément à la convention propre au film noir (Double Indemnity, Sunset Blvd, The Killers). Le personnage est absent, et sa vie est reconstruite par cette série de flash-back.

Laura présente aussi une évidente facture théâtrale : le nombre d’interprètes est limité et le film est presque entièrement filmé en décor intérieur. Comme au théâtre, les entrées des personnages sont fortement soulignées, notamment celle où Laura réintègre ses appartements, point tournant du film, alors que Preminger joue subtilement sur l’ambiguïté et la perplexité du spectateur face aux événements.

L’ambiguïté réside également dans le film lui-même. Alliant l’esthétique lumineuse des plateaux de l’âge d’or hollywoodien et les normes du film noir, Laura semble habité par une constante tension entre l’idéalisme romancé, typique du cinéma hollywoodien, et le volet sombre des personnages, caractéristique du film noir.

Mais ce qui surprend le plus, dans Laura, c’est comment, visuellement, le film correspond peu aux standards du film noir. Les éclairages ne sont pas particulièrement contrastés, même que la lumière et l’élégance des lieux sont fortement soulignées. Par contre, les séquences où interviennent les conventions du film noir sont réservées aux passages cruciaux, comme lors de l’interception du coup de fil secret de Laura, où le flic est caché dans un sous-sol à demi éclairé, le chapeau en biais.

Laura est un film à la fois onirique et rationnel, qui tire son charme de l’originalité de l’énigme et de la profondeur psychologique des personnages. De plus, la plus ou moins récente collection Fox Film Noir offre de superbes rééditions de ces petits bijoux des années 40.

1 février 2007

Rencontre au sommet

Deux citations éloquentes et révélatrices, en hommage au maître cinéaste Robert Bresson:

"Il est le cinéma français comme Dostoïevski le roman russe, comme Mozart la musique allemande."

- Jean-Luc Godard

"Bresson est un très grand metteur en scène, l'un des plus grands qui aient jamais existé. Pickpocket et Au hasard Balthazar pourraient être à eux seuls le cinéma en entier."

- Marguerite Duras