Le Devoir d’en fin de semaine contient un article sur une exposition que les chanceux qui sont de passage à Washington pourront aller visiter, à la National Gallery of Art, et qui s’intitule Jasper Johns: An Allegory of Painting, 1955-1965. J’avais assisté, il y a une dizaine d’années, à une conférence au Musée des Beaux-Arts de Québec sur le Pop art, et, même si j’avais été emballé par le travail de l’ensemble des peintres abordés (Robert Rauschenberg, James Rosenquist, Robert Indiana, Andy Warhol et Claes Oldenburg), j’avais été particulièrement intrigué par les toiles très évocatrices de Jasper Johns et de Roy Lichtenstein.
Le conférencier, un historien de l'art dont j'oublie malheureusement le nom, concluait, au terme de la présentation, que Jasper Johns a encouragé les artistes américains à emprunter une voie radicalement nouvelle, à une époque où la peinture était conditionnée par les notions de mouvement et d’instinct, principalement par l'omniprésence de l'expressionnisme abstrait (Clyfford Still, Jackson Pollock, Willem de Kooning, Adolph Gottlieb, Cy Twombly et Franz Kline). Ses œuvres s’imposent par leur présence énigmatique dévoilant un profond questionnement sur l'ambiguïté de l'art et des signes. En marges des écoles et des discours dominants, il s’est tracé un sentier inexploré, singulier et cohérent. Ses œuvres, difficiles d’approches à première vue, sont le fruit d’une profonde maturité et d’une intelligence certaine.
Ses premières œuvres, regroupant des représentations de drapeaux, de cibles et de lettres, interrogent avec subtilité et ironie les rapports entre le signe et l'objet, entre le signifiant et le signifié. La volonté de proposer un style figuratif, froid et austère, alors que s'impose l’abstraction, témoigne de la singularité de Jasper Johns. Initiateur du pop art de par sa fascination pour les objets du quotidien, et de l'art minimal et conceptuel de par ses agencements de motifs géométriques dans l’espace pictural, il propose une ardente réflexion sur la forme, le plan, la surface et l'image. Le dialogue avec l’œuvre de Jasper Johns est équivoque : est-ce du néo-dadaïsme, du formalisme, de l’intellectualisme ?
Jasper Johns questionne. Dans la lignée du ready-made de Marcel Duchamp, il s’approprie les symboles de la société américaine, notamment le drapeau, tout en les dépouillant de leur symbolisme pour les transformer en objet d’art. Regarde-t-on vraiment le drapeau, ou bien sa représentation ? Le geste de relocaliser l'objet dans l’espace pictural implique-t-il sa dénaturalisation ?