26 septembre 2007

Marcel Duchamp: une biographie

Suggestion de lecture pour la rentrée : la littéraire et impressionnante biographie consacrée à Marcel Duchamp, rédigée par Judith Housez et parue l’année dernière chez Grasset. Du récit, j'ai retenu une série de qualificatif: élégant, énigmatique, distant, rusé, insolent, dilettante mais surtout iconoclaste.

Mise en contexte : le 17 février 1913, 4 000 amateurs d’art se précipitent à l'Exposition internationale d'art moderne. Les 1 275 œuvres présentées sont le siège d’un clash entre art américain et avant-gardes européennes. La frénésie collective se dirige vers un tableau, ni cubiste, ni futuriste : le Nu descendant l'escalier. Dépravation, indécence, immoralisme: les épithètes fusent. L'American Art News promet 10$ à la personne pouvant expliquer le tableau. Les débats sont déchirants et passionnés. Est-ce une oeuvre diabolique ou un chef d'oeuvre libérateur ?

Débute le mythe Marcel Duchamp, figure totémique de l'art contemporain, qu’André Breton qualifiait d'"homme le plus intelligent du XXe siècle". Autoproclamé l'Anartiste, le Respirateur, selon l’appellation de son ami Henri Pierre-Roché: "J'aime mieux respirer que travailler (...) Je fais le moins de choses possibles" confie l’artiste américain né Rouennais.

Un passage éclairant du livre: "Être là où on ne vous attends pas, prendre le contre-pied de ce que l’on a déjà fait, entretenir le mystère, réconcilier les oppositions. Toute sa vie, Marcel Duchamp avait fait des déclarations à l’encontre du goût, qu’il définissait comme une acclimatation au travail d’un artiste, née de la répétition. Il s’était élevé contre le côté rassurant du goût, qui permettait aux artistes de se conformer à ce qu’ils avaient déjà fait, puisque c’était l’attente de leur public."

Le principal apport de Duchamp est, bien sûr, l'invention du ready-made, l’objet banal et préfabriqué élevé au rang d'oeuvre d'art. Son héritage est revendiqué dès les années 50, de Rauschenberg à Beuys.

"Je voudrais voir la photo dégoûter les gens de la peinture, jusqu’au moment où quelque chose d’autre rendra la photographie insupportable"

Au fil de la lecture, on croise Francis Picabia, Man Ray, Raymond Roussel, Jean Cocteau, Constantin Brancusi, Max Ernst, John Cage, Andy Warhol. Publiquement apolitique, son désaccord sur l'appui d'Aragon au stalinisme ou sur les déclaration pro-Franco de Dali n’ont jamais empêché ces derniers d'élir unanimement Duchamp au Panthéon de l'art contemporain.

Puisque que nul n’est prophète dans son pays d’origine, Le Figaro signala le décès de Marcel Duchamp, en octobre 1968, dans la rubrique "jeu d’échecs" (il fut un des meilleurs joueurs d’échecs de France), alors que le New York Times l’annonça en première page.

20 septembre 2007

Le classique de la semaine: Le Corbeau

J’ai fait une belle et surprenante découverte en fin de semaine : Le Corbeau, d’Henri-Georges Clouzot. Étant ouvertement un die-hard fan des grinçantes caricatures de la bourgeoisie provinciale signées Chabrol, quelqu’un m’avait recommandé ce petit chef-d’œuvre il y a quelques semaines. N’étant pas familier avec la filmographie de Clouzot, j’ai visionné le film sans préjugés, sans appréhensions.

Dans ce film réalisé en 1943, en pleine Occupation, Clouzot met en scène les habitants d’un petit village français dont la paix est troublée par une série de lettres anonymes signées "Le Corbeau". S'enchevêtre alors le sort des personnages à partir d'une trame narrative tissée serrée sur fond de délation, de paranoïa, de soupçons.

D’emblée, il est étonnant de constater que des sujets, qu'on devine tabous dans les années 40, soient abordé de manière aussi directes, sans détours. Des thèmes tels que l’adultère, l’avortement et la drogue meublent le récit sans être suggérés, de manière frontale.

J’ai déjà entendu dire qu’une des forces de Clouzot, c’était son exceptionnelle habileté à choisir et à diriger les acteurs. Et bien c’est vrai : ce sont vraiment les personnages qui donnent au Corbeau son caractère particulier, sa saveur unique. Que ce soit Denise, la femme fatale boiteuse, ou le Docteur Remy, l’austère et mystérieux nouveau médecin, chaque personnage est conditionné par son ambiguïté psychologique. Clouzot, habile, dévoile perfidement leurs tares, leurs obsessions secrètes et leurs inhibitions prêtes à voler en éclats. M'étant toujours méfié des traits grossiers, j’ai apprécié que Clouzot ne tombe pas dans le manichéisme, même si le propos de son film aurait facilement été propice à ce genre de détestable débordement.

La construction dramatique est réglée au quart de tour, selon une implacable mécanique. Précis, les échanges de regards sont profonds et révélateurs, et, en ce sens, appuient formidablement les dialogues de Louis Chavance.

Le Corbeau est un suspens de premier ordre. Ses cadrages audacieux et ses jeux d’ombre et de lumière l’inscrivent en directe filiation avec le courant Film noir germinant de l’autre côté de l’Atlantique.

C’est en fouinant sur le web que j’ai appris que le film, au détriment de ses stupéfiantes qualités cinématographiques, avait emprunté un parcours plutôt sinueux. Après la Libération, plusieurs gauchistes ont mené une vaste opération de dénigrement du film, l’inculpant de tous les torts. Une "vision avilissante du peuple français", soutient l’Écran français. La revue communiste Les Lettres françaises accuse Clouzot d’alimenter la propagande allemande et de présenter une vision dégradante de la société française. Pourtant, même si le film est tourné pour la maison de production Continental, administrée par le régime Pétain, on ne peut accuser Clouzot d’entériner les valeurs vichyssoises : aucun personnage ne représente les valeurs chères au régime : travail, famille et patrie. Bien au contraire.

Malgré l’intervention de Cocteau et de Sartre, Clouzot se voit interdit de tournage pendant deux ans. Il faut attendre jusqu’à 1969 pour que le film ressorte en salles. Pour les chanceux qui mettront la main sur l’appétissante édition Criterion du Corbeau, ne manquez pas l'énergique entreprise de réhabilitation de l’érudit Bertrand Tavernier, dans la section des bonus.

5 septembre 2007

Le regardeur

Je suis toujours un peu contrarié lorsqu’il s’agit de trouver le mot juste qui désigne la personne qui contemple une œuvre d’art. Le terme généralement convenu est spectateur, mais je suis plus ou moins à l’aise avec ça. Même si le dictionnaire cautionne le terme, en indiquant qu’il s’agit d’un témoin oculaire d’un événement; personne qui regarde ce qui se passe sans y être mêlée, il me semble que la proximité lexicale avec spectacle complique les choses. Une œuvre est un spectacle, oui, mais la notion de spectacle suggère quelque chose d’animé, un événement qui progresse à l’intérieur d’une période de temps.

Or, c’est en lisant l’impressionnante biographie sur Marcel Duchamp, signée Judith Housez, que j’ai appris que le célèbre artiste utilisait le terme regardeur. Il me semble que l’expression est plus adéquate, plus approprié.