22 janvier 2009

"Solar Bridge" d'Emeralds

Rolande, la secrétaire du bureau, prend sa retraite début février et personne au club social n’arrive à s’entendre sur le cadeau qui sera offert lors du 5 à 7 de jeudi prochain au Vieux Duluth ? Pourquoi ne pas y aller avec une valeur sûre : le CD Solar Bridge, premier album du trio power drone Emeralds. Un excellent disque que madame saura apprécier lors de ses longues heures de jardinage.

Magnétique et expansive, la musique du groupe d’Emeralds donne, à première vue, l’impression d’avoir été conçue par les physiciens du Grand collisionneur d'hadrons, ce tunnel de 27 km recréant les conditions d'énergie des premières secondes suivant le Big bang. Détrompez-vous, elle a plutôt été produite dans un sous-sol de la banlieue de Cleveland, Ohio par trois canailles qui étaient encore aux couches lorsque les principales références qu’ils citent en entrevue enregistraient leur cinquième, sixième ou septième disque.

On parle ici du kosmische, ce sous-genre planant du Krautrock développé en Allemagne dans les années 70 avec Tangerine Dream, Harmonia, Klaus Schulze et Popol Vuh. Les esprits aiguisés reconnaitront également l’influence de Coil.

Basée sur des synthétiseurs, une guitare et des textures dynamiques, la musique d’Emeralds évoque le vide sidéral. Un être tourmenté pourrait penser qu’un trou noir habite sa chaîne stéréo, que de la matière sombre se déploie progressivement, prête à phagocyter son salon. Tant qu’à patauger dans le lexique astral, soulignons la résonance cosmique de Magic et The Quaking Mess, les deux excellentes improvisations psychédéliques constituant l’album.

Solar Bridge est le premier album “officiel” du groupe, malgré la trentaine de cassettes et de CD-R lancés depuis 2006 sur les labels American Tapes, Chondritic Sound, Gods Of Tundra, Wagon et Gneiss Things. Solar Bridge est une gracieuseté de l’étiquette Hanson, label dirigé par Aaron Dilloway, anciennement du mythique groupe noise Wolf Eyes.

À mettre à son agenda : le deuxième CD d’Emeralds, What Happened ? (cette fois sur étiquette No Fun Productions), sera en magasin la semaine prochaine, mercredi le 28.

13 janvier 2009

"Convivial" de Luomo

« House. What is House ? » demandait LFO au début de Frequencies (1991).

Une question vaste et complexe menant à une variété d’interprétations. Certains affirmeront que le house est du disco génétiquement modifié par les drum machines. D’autres insisteront sur l’importance des vocals, sur l’infusion de saveurs soul ou sur la prédominance de la bass. Pour ma part, par paresse et par respect pour les institutions, je préfère attendre que l'Académie française se soit penché sur la question. D'autres, plus résolus, vont de l'avant en soumettant leur propre définition, leur vision singulière et personnelle du house. C’est le cas de Sasu Ripatti.

Sasu Ripatti est un musicien finlandais dont le génie se décuple en trois personnalités: Vladislav Delay (ambient dub), Uusitalo (tech-house) et Luomo (house). Qualitativement, aucune entité n'en supplante une autre, mais l'alias Luomo demeure le plus connu. Vocalcity, lancé en 2000 sur l'étiquette allemande Force Tracks, est toujours considéré comme un des meilleurs album house du début des années 2000, avec Bodily Functions d’Herbert. Il faut dire que Ripatti bénéficiait alors d’un solide capital de sympathie suite aux élogieuses critiques engendrées par les singles Huone et Ranta lancés sur la mythique étiquette berlinoise Chain Reaction.

Neuf ans après sa sortie, Vocalcity étonne toujours par son audace formelle, ses élégants contours oniriques et surtout son caractère innovateur: Luomo y glorifie les lieux communs du house tout en les déconstruisant.

Novembre 2008 : Ripatti récidive avec un cinquième album signé Luomo. Convivial, lancé sur le label indépendant de Ripatti, Huume Recordings, met en scène les éléments qui ont fait le succès de Vocalcity : textures analogues et vaporeuses, espaces sonores altérable, constructions lentes et imprévisibles. Des fresques labyrinthes ponctuées de cadences instables, de structures friables et ondoyantes, de microcosmes prismatiques et fugaces. Pourquoi changer une formule gagnante ?

Convivial s’apprécie comme un film de Tarkovski, soit par la désappropriation de la mémoire et du temps. Un pied dans le matériel et l’autre dans l’éther.

Comme sur Vocalcity, les vocal guests jouent un rôle crucial. Cassy Britton, Sascha Ring et l’incontournable Robert Owens juxtaposent leurs voix aux synthés chatoyants de Luomo. Bémol : l’éreintante et excessivement démonstrative prestation de Johanna Iivanainen sur Nothing Goes Away.

Convivial constitue une autre incarnation de la vision unique et stylisée du house de Sasu Ripatti. Une importante contribution repoussant un peu plus les frontières d’un genre aussi marginal que le house.

12 janvier 2009

Citation du jour

"It is the rationalizing and ordering imposed by technology that makes us forget that machines have their origins in the irrational."

- Georges Canguilhem, Machine and Organism

9 janvier 2009

"Quaristice" d'Autechre

Flashback été 1998: après un éprouvant périple dans la jungle du free jazz, j’ai atteint mon point de saturation. J’ai besoin de respirer un nouvel air, de découvrir une autre forme de musique. J’entends parler, à gauche et à droite, du IDM, l'Intelligent Dance Music, sous-genre de la musique électronique inauguré en 1992 par l'étiquette Warp et la compilation Artificial Intelligence.

Cherchant à en savoir plus, je me renseigne auprès de Christian (sans qui, encore aujourd’hui, la musique électronique ne saurait être appréciée avec autant de plaisir), fin spécialiste de la musique électronique et animateur d’I.N.V.D., une émission qui suit celle que je consacre au jazz d’avant-garde, le dimanche soir sur les ondes de la radio de l’Université Laval.

- C’est quoi les meilleurs albums d’Intelligent techno ? Qu’est-ce que tu me suggères ?

- Le must du genre, LE groupe phare du mouvement, c’est indéniablement Autechre. Essaye leur dernier EP, Envane.

Je me rends chez mon disquaire, achète le EP recommandé et, une fois chez moi, dépose le vinyle sur mon tourne-disque. La première écoute me laisse hésitant, incrédule: absence de linéarité, contours chaotiques, rythmes syncopés, synthés dissonants et mélodies tronquées. Un peu comme le free jazz, la musique d’Autechre agit comme un détergeant pour les oreilles, sauf qu’ici, le résultat est froid et distant. De plus, Envane entre en contradiction avec mon embryonnaire connaissance de la musique électronique, qui est alors superficiellement définie par l'acid house, le drum & bass et l’illbient, mouvement new-yorkais éphémère davantage redevable au hip-hop qu’à l’électronique émanant d’Europe.

Néanmoins intrigué par la signature novatrice et inédite du duo de Manchester, j’emprunte à la station de radio une copie du plus récent album du groupe. C'est 32 secondes après le début de LP5 que mon incursion dans l’univers d’Autechre se transforme en immersion totale et complète. Complexe et instinctive, la musique des deux pionniers de l’IDM devient rapidement mon principal référent en musique électronique pour les deux-trois années suivantes. En fait jusqu’à la parution de Confield en 2001.

Peut-être parce que j’avais migré vers d’autres styles ou simplement parce que Confield et EP7 n’ont pas répondu à mes attentes, j’ai arrêté de suivre le groupe au début des années 2000. Depuis, même après avoir écouté des extraits des derniers albums, je n’ai jamais eu l’envie ferme et résolu de retourner voir du côté d’Autechre. Jusqu’à la semaine dernière.

En syntonisant la radio, vendredi soir dernier, je tombe sur Plyphon, un extrait de Quaristice, le neuvième album du groupe, lancé sur Warp Records en mars 2008. Un brutal et frénétique mitraillage de beats angulaires progressant aléatoirement dans l’instabilité et la confusion. Du bon Autechre, rappelant celui de 1998.

Le lendemain, l’album joue en boucle dans mon Ipod.

Quelques impressions : malgré un vernis à l’apparence froid et cérébral (ç’est Autechre, quand même), Quaristice est une mosaïque de textures erratiques et imprévisibles, d’esquisses momentanées et immersives. Fait à noter : la durée des pièces oscille entre trois et quatre minutes, ce qui est inusité quand on sait que les pièces d’Ae dépassaient, antérieurement, les six-sept minutes.

La gamme d’émotions que suscite l’album mène à une fusion totale de l’auditeur avec l’énergie cinétique du groupe. La bibliothèque de sons générée par le duo, expansive et illimitée, agit comme prémisse à un logos régenté par un chaos ergonomique.

Encore plus, ce qui rend l’album particulièrement intéressant pour les fans du Autechre des années 90 comme moi, c’est qu’alors que Confield, Draft 7.30 et Untitled semblaient scrupuleusement construits, analysés et digérés, Quaristice est davantage motivé par la spontanéité et une démarche délibérément live, à l’instar de Tri Repetea et Chiastic Slide. Le hasard joue à nouveau son rôle d’arbitre.

La musique d’Autechre, en constante mutation, se détournent des genres et de la nomenclature restrictive. La symbiose entre Sean Booth et Rob Brown demeure aussi forte. Quinze ans après la parution de leur premier album, Quaristice réaffirme la pertinence du duo et démontre que l’insaisissabilité n’est pas un synonyme de précarité mais d’innovation.

1 janvier 2009

Millénium

J’ai tourné, il y a quelques minutes, les dernières pages du troisième tome de la trilogie Millenium de l’auteur suédois Stieg Larsson. Je projetais lire la série pendant la période des Fêtes car les critiques louangeuses et la frénésie des amateurs de polar m’avaient fait pressentir une œuvre ambitieuse et épique.

Millenium, la mythique série policière tirée à huit millions d'exemplaires. Un succès tel que la ville de Stockholm a inauguré un circuit touristique inspiré du roman. Malgré le tapage médiatique et le halo de mystère auréolant la parution des romans, est-ce que, 2000 pages plus tard, ça en valait la peine ?

Non. Millénium est un leurre.

Premier constat : Stieg Larsson met en scène des personnages unidimensionnels et prévisibles. Le manque de substance s’incarne particulièrement dans le personnage du journaliste Blomkvist, principale figure du premier tome, Les hommes qui n'aimaient pas les femmes. Vertueux, rassurant et déterminé, l’infaillible Blomkvist n’offre aucune surprise. Il résout naturellement les intrigues et déjoue les méchants de manière systématique, rendant ses apparitions lassantes et convenues.

Un bon auteur de polar fait en sorte que ses personnages ne sont pas des héros mais des individus qui subissent et réagissent aux évènements. Pour être captivant, un personnage de polar ne doit pas être l’instigateur de l'aventure mais doit plutôt se retrouver involontairement confronté aux événements.

Le seul personnage présentant quelques teintes de gris est Lisbeth Salander, qui est au cœur du deuxième volume, La fille qui rêvait d'un bidon d'essence et d'une allumette. Hacker violente et asociale, elle possède néanmoins un code moral strict et un inaltérable sens de l’intégrité. Salander constitue le seul point d'intérêt de la série.

Deuxième point : le récit emprunte des détours laborieux et outrageusement inutiles. Les séquences transitoires sont interminables et plusieurs détails s’avèrent anodins et impertinents. Le meilleur exemple se trouve dans le troisième tome, La reine dans le palais des courants d'air, alors que la fidèle allié de Blomkvist, Berger, fait l’objet d’obscures menaces. L’intrigue s’étale sur une centaine de pages. Or, le coupable est un personnage nowhere et inconnu du lecteur qui disparait aussitôt que l’intrigue est résolue. Perte de temps.

Troisièmement, la lecture des tomes 2 et 3 mènent à questionner l’utilité du premier volume. Le premier tome sert surtout à mettre la table et dresser les contours des personnages, mais les suites de l’intrigue sont presque complètement évacuées dans les deux tomes suivants. Les principaux traits des personnages et des lieux auraient facilement pu être condensés en introduction du deuxième tome.