À la Maison de la culture Frontenac se tient, jusqu'au 6 juin, l'exposition "Le cabanisme: perspective sur un mouvement méconnu". Une vingtaine d'œuvres documente l’évolution d'un regroupement artistique lancé à la fin des années 60 par Yvon Chassé. Inspiré par l'expression "ma cabane au Canada", les cabanistes s'intéressaient, au plus fort du mouvement, à l’émancipation de la culture populaire québécoise en la recontextualisant dans le prisme de l'art moderne. Les curieux voudront connaître la place occupée par le cabanisme dans l'histoire de l'art québécois. La réponse : aucune. L'exposition s'avère être une duperie avouée menant à une réflexion autodérisoire sur les conventions régissant la relation artiste / spectateur (ou regardeur, selon la préférence).
Le concept fait penser au film Rechercher Victor Pellerin de Sophie Deraspe. Une ancienne coqueluche du milieu artistique montréalais disparait délibérément du paysage au début des années 90. Quinze ans plus tard, une documentariste dresse un portrait du peintre en interrogeant différents proches ayant partagé le parcours dudit Pellerin. Un complexe travail de recherche sur un artiste qui n'a, finalement, jamais existé. Le leurre mis en place par la cinéaste pose alors la question de la relation entre le créateur et ses commentateurs.
Ces récentes manifestations du semblant et de la tromperie témoignent de l'intérêt grandissant pour la supercherie. Les amateurs d'italo-disco se souviendront du single Disco Club signé Black Devil, lancé en grandes pompes il y a cinq ou six ans par l'étiquette Rephlex. La réédition de ce "classique" du genre, supposément introuvable depuis la fin des années 70, fait encore sourciller. Selon la rumeur, le label aurait orchestré la duperie en produisant lui-même le trésor oublié et en l'annexant d'une genèse difficilement vérifiable.
L'empreinte de l'imposture et de la supercherie se vérifie aussi dans les docufictions, de plus en plus présents sur les écrans. Du C'est arrivé près de chez vous de Rémy Belvaux (1992) au récent Je veux voir de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige (2008) en passant par La Moitié gauche du frigo de Philippe Falardeau (2000), le simulacre acquiert progressivement ses lettres de noblesse. Les concepteurs de la série télé Les Invincibles joue sur le même registre en intégrant de fausses entrevues entre le réalisateur et les personnages, ajoutant ainsi une valeur documentaire au récit. L'exemple le plus tapageur des dernières années est bien entendu le Death of a President de Gabriel Range (2006), qui entremêlait images d'archives et scènes fictives afin de documenter un faux événement. De manière plus subtile, les frères Dardenne (Rosetta, Le fils, L'enfant) contaminent l'espace fictionnel de leurs films d’une facture propre au cinéma documentaire (caméra à l’épaule, éclairages et sonorités ambiantes, …).
Comment germe l’idée d'inventer une histoire et une géographie dans le but de créer une réalité parallèle ? Est-ce une volonté de réévaluer le réel en le réinventant ?
Dans Simulacres et simulation, Jean Baudrillard propose une piste de réflexion en notant qu'"il n'est plus possible de partir du réel et de fabriquer de l'irréel, de l'imaginaire à partir des données du réel. Le processus sera plutôt inverse : ce sera de mettre en place des situations décentrées, des modèles de simulation et de s'ingénier à leur donner les couleurs du réel, du banal, du vécu, de réinventer le réel comme fiction, précisément parce qu'il a disparu de notre vie". Radical, Baudrillard en vient à affirmer que "le réel n'existe plus" suite à la "liquidation de tous les référentiels".
Ce rapport équivoque au réel pave la voie à la notion d'hyperréalité, qui suppose que la multitude d'images meublant le monde contemporain crée une réalité qui dépasse sa propre essence. L'image devient plus réelle que le réel et provoque l’émergence de l'hyperréalité. La reproduction et le spectacle prennent la place de l'expérience. Cette illusion de la réalité objective atteint un stade d'hyperréalité totale, où la réalité subjective devient la simulation de quelque chose qui n'a jamais réellement existé. En commentant sa théorie, Baudrillard a causé la controverse en citant l'exemple des images de 9/11, dont la diffusion répétée des images faisait en sorte que les événements relevaient du “spectacle", révélant notre incapacité à le relier au monde réel. Un autre exemple probant est celui de la "culture de la peur" alimentée par les médias de masse (menaces de pandémies, bogue de l'an 2000, accommodements raisonnables...). Un phénomène entretenu par la dramatisation et la répétition d'images qui nourrissent l'angoisse et l'inquiétude de la population. Or, cette supposée menace du monde extérieur est facilement contredite par les statistiques.