25 juin 2009

Dark Garage: mon top 3

"Kaotic Madness" de KMA Productions

KMA Productions; 1997

L’extrait de Menace II Society ("a certain group of people that don't like another group of people for whatever reason") qui annonce la pièce est prémonitoire en ce sens où "Kaotic Madness" (titre difficilement plus approprié) précipite l’auditeur dans un turbulent remous gazeux.

Chaque élément semble être stratégiquement en contradiction avec un autre, que ce soit le "Madness!!!" extatique assaillit par une meute de breakbeats insatiables ou les intonations New Jersey garage (Blaze "Lovelee Dae" ou Todd Edward "Saved My Life") camouflées sous un vernis darkside pleinement assumée.

"Music is like energy. It never dies. It just transfers. Just because the spotlight is gone, it don’t mean that we can’t create in the dark" rappelait MC Creed en 2003.

24 juin 2009

Dark Garage: mon top 3

"Stone Cold" de Groove Chronicles

Groove Chronicles; 1997

Groove Chronicles est le fruit de la collaboration entre les londoniens Noodles (Steven Jude) et El-B (Lewis Beadle). Projet lancé en 1996, Groove Chronicles est reconnu pour son habilité à métisser le drum n bass, le soul, le jazz et le deep house. Propulsé au sommet des dj charts à l'été 1998, le single "Stone Cold" propose une envolée vers les îles chaudes et humides du UK Garage, sans prévenir qu'un détour par Triangle des Bermudes est au programme.

Les deux premières minutes laissent présager une pièce mélodieuse et sereine, avec des vocals (tirés de "One In A Million" d’Aaliyah) s’entremêlant discrètement au saxophone style future jazz. Puis, vers les 2 minutes 30, les masques tombent et les beats s’estompent pour laisser place au grondement d’une bassline gargantuesque, échantillonnée du "Just Another Chance" de Reese. Aussi intense qu’un douzième round de boxe.

On comprend pourquoi El-B est régulièrement cité comme une influence par les producteurs dubstep. La récente compilation The Roots Of El-B, lancée par l’étiquette Tempa, nous le confirme.

23 juin 2009

Dark Garage: mon top 3

C’est en feuilletant les magazines sur mon heure de dîner plus tôt cette semaine que je suis tombé sur l’édition de DJ International du mois de mai. Surprise : la page couverture est consacrée à Caspa, fondateur du renommé label Dub Police et star du dubstep suite au succès obtenu l’automne dernier par son remix de TC, "Where’s My Money ?".


Si des publications à grand tirage comme DJ International capitalisent sur le dubstep, c’est que le courant a été dérobé de sa marginalité. Depuis l’explosion de la mouvance début 2006, la vague dubstep prend de l’ampleur. On pense bien sûr à la participation de Kode9 & The Spaceape, Digital Mystikz et Pressure à la bande sonore de Children of Men en 2007 mais aussi aux soirées thématiques se multipliant de ce bord ci de l’océan (Komodo Dubs à Montréal et Rough n Rugged à Ottawa).

Pourquoi ne pas prendre un peu de recul et examiner quelques enregistrements crépusculaires du dubstep ? À partir de 1997, alors que la plupart des producteurs de UK Garage insistent sur le volet plus soul du genre, une poignée d’entre eux tentent, en périphérie, d’altérer le style en l'orientant vers un versant plus sombre, notamment en insistant sur la lourdeur des basses, pavant ainsi la voie au grime et au dubstep.

En proposant un mélange de House, de vocals R&B, de futurisme style Detroit Techno et, bien sûr, de basses massives, Steve Gurley de Foul Play, Horsepower Productions, Groove Chronicles, KMA, Skycap et Zed Bias, ont forgé la clé de voute du dubstep.


"Cape Fear" de KMA Productions
Urban Beats; 1996

Dès les premières notes, DJ Madness aka KMA Productions annonce ses couleurs: une succession de house vocals et de samplings de la voix de Juliette Lewis tirés du Cape Fear de Scorsese ("mystifying...?") se construit autour de beats disloqués quoique anticipatoires. L’alternance des vocals donne le ton en insufflant un rythme imagé et métaphorique.

Arrive ensuite un matraquage de breaks saccadés plaqués sur une suite de subbass engloutissant graduellement l'auditeur dans un vortex de perplexité. Les extraits de Cape Fear continuent de ponctuer la pièce d’exclamations énigmatiques, générant un climat inquiétant mais néanmoins envoûtant.

La récente réédition sur étiquette Groove Chronicles permettra aux collectionneurs d‘assouvir leur appétit en toute quiétude financière, les rares copies originales se transigeant aux alentours de 250$ sur le marché.

22 juin 2009

Lester le visionnaire

"I believe that real rock n roll may be on the way out, just like adolescence as a relatively innocent transitional period is on the way out. What we will have instead is a small island of new free music surrounded by some good re-workings of past idioms and a vast Sargasso Sea of absolute garbage."

- Lester Bangs dans Of Pop and Pies and Fun: A Program for Mass Liberation in the Form of a Stooges Review, or Who’s the Fool ? [Psychotic Reactions and Carburetor Dung]

20 juin 2009

Tortoise: mon top 5

Beacons of Ancestorship
Thrill Jockey; 2009

Après cinq années à se ressourcer dans différents projets parallèles (The Sea and Cake, Eleventh Dream Day, Chicago Underground Duo, ...), Tortoise se réunit pour offrir un album aussi brillamment fragmenté que TNT. Petite nuance : le minimalisme apaisant du vibraphone laisse place aux vrombissements des synthétiseurs.

Le titre est approprié: Beacons Of Ancestorship (balises ancestrales ?). John McEntire et ses complices n’ont jamais été du genre à camoufler leurs ascendants musicaux. Ici, le clin d'œil le plus évident est celui fait à Ennio Morricone sur "The Fall of Seven Diamonds Plus One".

En plus de réaffirmer la créativité et la complicité du groupe, cette plus récente parution démontre que la musique à géométrie variable de Tortoise est toujours aussi stylisée, détaillé et minutieuse.

19 juin 2009

Tortoise: mon top 5

"Seneca" de l’album Standards
Thrill Jockey; 2001

Alors que TNT représentait un parfait équilibre entre le ravissement sensuel et la quête cérébrale, Tortoise a voulu jouer au vilain canard en décidant d’enquiquiner ses fans. La pièce liminaire "Senaca", référence ironique au philosophe stoïcien Sénèque, perce un nouveau front dans l’univers du groupe en substituant la précieuse harmonie instauré sur l’album précédent par un massif et intimidant mur de distorsion. La barricade sonore érigée par le quintet s’ouvre progressivement vers des terres plus familières, mais les dommages sont faits. Tortoise n’aura jamais sonné de manière aussi abrasive et iconoclaste.

Standards représente l’antithèse de l’album précédent. Alors que TNT a été entièrement enregistré sur un disque dur et monté sur ProTools, donnant ainsi au studio le rôle de principal instrument, Standards est enregistré live on tape, donnant ainsi un élan plus impulsif et viscéral à l’enregistrement.

18 juin 2009

Tortoise: mon top 5

TNT
Thrill Jockey, 1998

TNT demeure l’enregistrement le plus accompli du collectif de Chicago. À l’instar des albums précédents, le quintet échafaude ses compositions sur les motifs circulaires et la répétition mais perfuse cette nouvelle session d’hypnose d'un ensorcelant mélange de légèreté et d'intelligence. Un ensemble impersonnel et désintéressé mais néanmoins extraordinairement évocateur.

La finesse et la constance de la production contribuent patiemment à l’édification du lyrisme aérien de TNT. La fluidité mélodique de l’album carbure, ici encore, aux références krautrock, dub et bossa-nova, pour n’en nommer que quelques unes. Un tout abstrait et angulaire, aussi homogène qu’hétéroclite.

Ce qui distingue TNT des autres albums du groupe ? La stupéfiante ingéniosité avec laquelle le quintette de Chicago exploite les possibilités du studio et de la postproduction.

TNT satisfait tous les appétits. Mais, en tant qu’amateur de drum n bass, mon moment fort de l’album est, naturellement, le diptyque "Almost Always Is Nearly Enough / Jetty". J’en frisonne encore.

17 juin 2009

Tortoise: mon top 5

"Djed" de l'album Millions Now Living Will Never Die
Thrill Jockey, 1996

Alors que "Gamera" annonce les premiers ronronnements du moteur, "Djed" signale le passage à la cinquième vitesse. Tout y est. "Djed" est la déclaration d’indépendance de la république Tortoise.

C'est dans ce dense marathon de 21 minutes que les influences du quintet s'affirme le plus explicitement: avant-rock allemand des années 70, minimalisme saveur Terry Riley et Steve Reich, sous-culture du tape loop et du synthétiseur analogue, easy listening, musique contemporaine, dub, rock ambiant. Pourquoi nier l’évidence ? "Djed" est un panorama en constant mouvement, propulsé par les notions de fusion et de mutation.

Ne cherchez pas plus loin, "Djed" contient la dose complète de vitamines et minéraux indispensables à l'appréciation de la musique protéiforme de ces porte-étendards du post-rock.

16 juin 2009

Tortoise: mon top 5

Mardi prochain, c'est la sortie en magasin du nouvel album de Tortoise, Beacons of Ancestroship.


Je marche sur des œufs, mais si j’avais à désigner le groupe rock le plus innovateur des années 90, ce serait Tortoise. Les albums Millions Now Living (1996) et TNT (1998) sont au post-rock ce que la Tour Eiffel est aux maquettes en cure-dent : d’imprévisibles détails patiemment disséminés à l’intérieur d’une étrange et antinomique sensation de grandeur et de fragilité. Une aguichante fusion jazz-rock aux angles stylisés et aux contours raffinés.


Mon décompte des cinq meilleurs enregistrements du groupe, en cinq parties :

"Gamera" du Gamera EP
Duophonic, 1995

Premier débroussaillage des sentiers touffus et dédaléens de l’expérimentation rock, "Gamera" cristallise le son Tortoise. L’univers référentiel vaste et assumé du quintet de Chicago est constamment mis à contribution au cours des 12 minutes que dure la pièce. Tous les éléments propres à la griffe Tortoise sont mis en place : les premières intonations folks americana se muant graduellement en énergie cinétique, la batterie polyrythmique aux accents krautrock, la répétition des motifs, les enchevêtrements psychédéliques…

Le Gamera EP a été lancé sur l'étiquette de Stereolab, Duophonic, à l’automne 1995. John McEntire, leader et ingénieur en chef de Tortoise, retournera la politesse quelques mois plus tard en jouant un rôle prépondérant dans la réalisation des albums Emperor Tomato Ketchup et Dots And Loops.

14 juin 2009

Citation du jour

"Ce qui a été m'importe moins que ce qui est; ce qui est, moins que ce qui peut être et qui sera. Je confonds possible et futur. Je crois que tout le possible s'efforce vers l'être; que tout ce qui peut être sera, si l'homme y aide."

André Gide, Les Nouvelles nourritures

9 juin 2009

Post-rien

C'est rare que je porte attention aux titres d’albums (les meilleurs titres sont soit éponymes, Live at xx ou Collected Works) mais celui choisi pour le dernier album des Japandroids est particulièrement bien pensé: "Post-nothing".

Sympathique et malicieux clin d’œil aux exégètes ayant tendance à trop théoriser...

Pourquoi ne pas y avoir pensé avant ?

8 juin 2009

Berlin et après

Un dilemme inhérent à la musique électronique est que la musique du futur d'aujourd'hui risque de rapidement tomber en désuétude le lendemain. Papua New Guinea est encore très agréable d’écoute, mais est-ce toujours le "Future Sound of London" ? La roue tourne, les formes se renouvèlent et le futur s’actualise. "Brand New You're Retro" disait l‘autre.


À l’inverse, certaines avant-gardes musicales demeurent insaisissables, plusieurs années après leur parution originale. Faudra-t-il attendre encore quarante ans pour que certains esprits rétrogrades et philistins soient en mesure d’apprécier le radicalisme du rock progressif de Magma ? Au même titre, la novatrice mixtion de house minimal, de techno éthéré et d’ambient dub à émerger du Berlin postcommuniste du début des années 90 constitue encore, quinze ans plus tard, un électron libre. Le nouvel horizon esquissé par les étiquettes Basic Channel et Chain Reaction demeure dans la marge, attendant patiemment d’être de son époque. Dans l’intervalle, une musique aussi fraichement prémonitoire qu’à ses premiers jours continue d’exercer son influence baroque.

Un récent témoignage de l’héritage dub-house de Basic Channel et ses légataires est l’album-compilation Self Assessment. Premier CD du duo Miles Whittaker (aka DJ Miles/MLZ) et Gary Howell, qui se fait connaître depuis quelques années sous l’épithète Pendle Coven, Self Assessment rassemble une série de EP extrait du catalogue de Modern Love. L'étiquette de Manchester nous avait gâtés en 2007 avec la sublime collaboration dub ambient entre Deepchord et Echospace intitulée The Coldest Season.

À l‘instar de leurs patriarches berlinois, les gars de Pendle Coven signent une musique désintéressée et impersonnelle. Le souffle vaporeux et pacifique des synthétiseurs irradie la cadence des basslines. Self Assessment évoque un écosystème de quiétude et d‘assurance.

Quelques secondes des extraits "Uncivil Engineering (Calm Mix)" et "Chord Calculus" suffisent à donner l'impression d'être aux commandes du Faucon Millenium se posant sur la cité des Nuages.

7 juin 2009

Die Mensch-Maschine

"The man machine, machine, machine, machine, machine..." scande en boucle une voix vocoderizé, mi-humaine mi-synthétique. Plus l’aphorisme se superpose au rythme automatisé, plus il semble insistant. Une apologie de l’obsolescence du corps traditionnel. "The man machine", une allusion directe à la corrélation musique / machine.

C'est que j’écoute en ce moment The Man-Machine (Die Mensch-Maschine) de Kraftwerk. L’enregistrement de 1978 annonce joyeusement l’ère du Robot sapiens. Sur la pièce liminaire The Robots, Ralf Hütter et ses complices incarnent d’enthousiastes cyborgs :

We're charging our battery
And now we're full of energy
We are the robots

Sur son site web, le futurologue américain Ray Kurzweil affirme qu'en 2099, il n'y aura plus de distinction claire entre les humains et les ordinateurs. De quoi conforter l'imaginaire cyberprométhéen (clin d'oeil à Hervé Fischer) naïf mais néanmoins prémonitoire de Kraftwerk.

"Do not allow yourself to be programmed" instruisaient Underground Resistance sur Electronic Warfare.

3 juin 2009

Is It Man Or Machine ?

C'est une scène classique du Tambour de Schlöndorff : le petit Oskar, affolé, frappant énergiquement sur son tambour avant de lancer un terrible cri strident dont l'aigu fait exploser le verre... C'est le rythme de ce tambour qui battra, au long du film, la mesure d'une histoire qui progresse inexorablement vers le délire nazi.


Le rythme métronomique du tambour comme allégorie absolue de la machine guerrière. C’est ce qui m’est venu à l’esprit en consultant L'Art du bruit (1913), document crucial et précurseur de la musique électronique et la musique concrète. Dans un passage particulièrement illuminant, le futuriste Luigi Russolo imagine une "évolution de la musique parallèle à la multiplication grandissante des machines". Prônant un culte du dynamisme et de la vélocité, de l'homme nouveau et de la ville, de la technique et de la violence (ce qui a valu au mouvement futuriste d’être désagréablement étiqueté protofasciste), Russolo affirme essentiellement que le monde industrialisé a profondément altéré le paysage sonore et que la musique se doit donc de refléter cette nouvelle réalité.

La guerre étant un des principaux moteurs du progrès technologique, les innovations en matière d’armement devinrent une source d’inspiration pour Russolo. Dans le cadre de ses performances musicales, le musicien futuriste décrivait avec enthousiasme les bruits des combats afin de recréer les sonorités ambiantes de l’ère industrielle.

S'il était né 100 ans plus tard, le milieu naturel de Russolo aurait été une soirée gabber ou une performance noise (idéalement Metal Machine Music de Lou Reed ou Machine Gun de Peter Brötzmann). Le techno et ses multiples déclinaisons symbolisent l’aboutissement de la fusion musique / machine souhaitée par Russolo. En plus d’être entièrement générée par des machines, le techno et sa structure répétitive évoque la ligne de montage. Pas étonnant qu'il provienne de Detroit, la ville de l’automobile. Aux 88, groupe phare du Detroit Techno, n’a-t-il pas intitulé son album de 1996 Is It Man Or Machine ?

Mais malgré les explications offertes par le techno aux interrogations de Russolo, une question sous-tendant L'Art du bruit demeure pertinente en 2009: est-ce que mettre la machine au service de la musique signifie magnifier ses fonctions ?